Publié le  par Philippe

Apple au bord de l'impasse : la pénurie de RAM pousserait l'iPhone vers un fabricant chinois sous surveillance américaine

Apple au bord de l'impasse : la pénurie de RAM pousserait l'iPhone vers un fabricant chinois sous surveillance américaine

La pénurie mondiale de mémoire vive commence à devenir un problème stratégique pour Apple. Alors que l’explosion des besoins liés à l’intelligence artificielle accapare une part croissante des capacités de production de Samsung, SK Hynix et Micron, le groupe de Cupertino chercherait de nouvelles sources d’approvisionnement. Selon plusieurs informations rapportées par le Wall Street Journal, Apple teste notamment des puces mémoire fabriquées par le chinois CXMT, un fournisseur particulièrement sensible aux yeux de Washington.

Le dossier illustre une situation devenue paradoxale pour Apple. D’un côté, le constructeur doit sécuriser les volumes de mémoire nécessaires à ses futurs iPhone et Mac. De l’autre, il doit composer avec les restrictions américaines visant certaines entreprises chinoises et avec la pression politique exercée sur les groupes américains qui envisageraient de travailler avec elles.

La mémoire est devenue un nouveau point de tension pour Apple

La crise actuelle du marché de la mémoire vive ne ressemble plus à une simple difficulté ponctuelle d'approvisionnement. L’essor spectaculaire de l’intelligence artificielle a profondément bouleversé l’équilibre du secteur.

Les infrastructures nécessaires au fonctionnement des modèles d’IA consomment d’immenses quantités de mémoire, notamment de HBM, une technologie particulièrement recherchée pour les accélérateurs et les serveurs. Les principaux fabricants mondiaux ont donc réorienté une partie importante de leurs capacités vers cette activité, au détriment des composants destinés aux marchés traditionnels de l’informatique et de l’électronique grand public.

Le marché de la DRAM reste ainsi largement dominé par trois groupes : Samsung, SK Hynix et Micron. Cette concentration, combinée à une demande en forte progression, a entraîné une envolée des prix.

Apple n’échappe pas à cette situation. Le groupe a déjà relevé les tarifs de plusieurs produits afin d’absorber une partie de l’augmentation de ses coûts. Mais pour un fabricant qui commercialise chaque année des centaines de millions d’appareils, quelques dollars supplémentaires par composant peuvent rapidement représenter des sommes considérables.

Apple se tourne vers un quatrième acteur

C’est dans ce contexte que CXMT, pour ChangXin Memory Technologies, attire l’attention d’Apple.

Selon les informations du Wall Street Journal, le fabricant américain testerait actuellement des composants mémoire produits par l’entreprise chinoise dans plusieurs appareils, notamment des iPhone et des MacBook. Des discussions préliminaires auraient également été engagées autour d’une éventuelle fourniture de composants destinés à certains appareils commercialisés en Chine.

Il ne s’agit toutefois pas, à ce stade, d’un contrat d’approvisionnement définitif. Apple n’aurait pas conclu d’accord avec CXMT et les essais ne garantissent en rien que les puces chinoises seront intégrées aux futurs produits de la marque.

L’intérêt est néanmoins significatif. Face à un marché où les fournisseurs historiques sont confrontés à une demande massive provenant des acteurs de l’IA, Apple cherche visiblement à multiplier ses options.

D’autres fabricants ont déjà emprunté cette voie. HP et Acer utiliseraient notamment de la mémoire produite par CXMT dans certains appareils destinés à des marchés situés en dehors des États-Unis.

CXMT n’est plus seulement un fabricant de mémoire bas de gamme

Le choix de CXMT n’est pas totalement anodin. L’entreprise chinoise est encore loin de disposer de la puissance industrielle de Samsung, SK Hynix ou Micron, mais elle a considérablement progressé ces dernières années.

Fondée en 2016, CXMT s’est d’abord concentrée sur des générations de mémoire plus anciennes. Son portefeuille s’est progressivement étoffé et comprend désormais notamment de la DDR5 ainsi que de la LPDDR5 et de la LPDDR5X, des technologies particulièrement importantes pour les ordinateurs portables et les smartphones modernes.

Cette progression lui a permis de devenir un acteur significatif du marché mondial de la DRAM. Sa part dans les revenus mondiaux de la mémoire DRAM aurait atteint environ 7 %, tandis que son chiffre d’affaires a fortement progressé.

CXMT ne peut toutefois pas encore rivaliser à armes égales avec les trois géants historiques. Ses capacités de production restent limitées et l’entreprise doit elle-même faire face à une demande importante de la part des fabricants chinois.

Elle prévoit néanmoins d'augmenter fortement ses capacités dans les prochaines années. Son objectif de plus que doubler sa production d’ici 2028 pourrait progressivement modifier l’équilibre du marché mondial de la mémoire.

Une solution potentielle pour les iPhone et Mac vendus en Chine

Pour Apple, l’utilisation de composants CXMT pourrait surtout concerner des appareils destinés à des marchés où les contraintes américaines sont moins importantes.

La piste chinoise pourrait ainsi permettre à Apple de réserver les puces provenant de ses fournisseurs traditionnels aux produits commercialisés aux États-Unis et dans les autres régions où les restrictions américaines imposent davantage de précautions.

Cette stratégie ne serait pas totalement nouvelle. D’autres fabricants américains ou internationaux utilisent déjà de la mémoire chinoise dans certains appareils commercialisés hors du territoire américain.

Mais Apple doit composer avec des contraintes techniques particulièrement élevées. Les iPhone, iPad et Mac utilisent notamment de la mémoire LPDDR rapide, qui doit fonctionner de manière étroitement intégrée avec les processeurs conçus par Apple. Passer d’un fournisseur à un autre ne consiste donc pas simplement à remplacer une référence par une autre.

Les caractéristiques électriques, les performances, la consommation énergétique, la compatibilité avec les contrôleurs mémoire et les contraintes thermiques doivent être soigneusement vérifiées. C’est précisément ce qui explique l’importance des tests actuellement menés par Apple.

Le problème ne se limite pas au prix

La mémoire chinoise pourrait sembler constituer une solution évidente à la pénurie. La réalité est beaucoup plus complexe. CXMT dispose de volumes importants, mais sa capacité de production serait déjà largement engagée pour 2026. Le fabricant privilégierait notamment plusieurs grands clients chinois, parmi lesquels ByteDance, Tencent et Xiaomi.

Autrement dit, Apple ne peut pas nécessairement compter sur CXMT pour obtenir immédiatement les volumes dont elle aurait besoin.

Autre difficulté : la mémoire chinoise ne serait pas forcément moins chère que celle de Samsung, SK Hynix ou Micron. Selon les informations rapportées par le Wall Street Journal, certains composants de CXMT pourraient même atteindre des prix similaires, voire supérieurs à ceux de ses concurrents.

L'intérêt pour Apple ne réside donc pas uniquement dans une éventuelle économie. Il s’agit surtout de disposer d’une source supplémentaire dans un marché où les capacités de production sont devenues extrêmement contraintes.

Les restrictions américaines compliquent considérablement le dossier

C’est ici que le dossier devient particulièrement sensible. CXMT figure parmi les entreprises chinoises faisant l’objet de mesures de restriction de la part des autorités américaines. La situation réglementaire est toutefois plus complexe qu’une simple interdiction générale de commercer avec l’entreprise.

Les différentes listes américaines n’ont pas toutes les mêmes conséquences juridiques. CXMT fait notamment l’objet de restrictions liées aux préoccupations américaines concernant ses liens supposés avec le complexe militaro-industriel chinois. En revanche, les règles applicables aux exportations technologiques vers l’entreprise sont déterminantes pour Apple.

Selon l’analyse citée par le Wall Street Journal, Apple pourrait dans certaines circonstances acheter des composants standards auprès de CXMT. En revanche, les règles américaines pourraient empêcher le groupe de transférer certaines technologies ou informations techniques à l’entreprise chinoise afin de lui faire produire une mémoire spécifiquement conçue selon les besoins d’Apple.

Cette distinction est loin d’être secondaire. Apple a l’habitude de travailler étroitement avec ses fournisseurs afin d’adapter les composants à ses propres architectures. Si l’entreprise devait se contenter de puces mémoire standards disponibles sur le marché, elle disposerait de moins de possibilités pour optimiser leur fonctionnement avec ses processeurs.

Apple tente aussi de convaincre Washington

Le dossier prend donc rapidement une dimension politique. Apple chercherait à obtenir une forme de feu vert de l’administration américaine pour pouvoir approfondir ses relations avec CXMT. Mais plusieurs responsables politiques américains voient d’un très mauvais œil l’idée qu’une entreprise aussi stratégique qu’Apple puisse accroître sa dépendance à l’égard d’un fabricant chinois considéré comme sensible.

Des sénateurs américains, emmenés notamment par le chef de la minorité démocrate au Sénat Chuck Schumer, ont demandé à Apple de renoncer à l’utilisation de mémoire chinoise. L’entreprise doit répondre à leurs préoccupations dans les prochaines semaines.

Pour Apple, l’enjeu est particulièrement délicat. Le groupe bénéficie de plusieurs dispositifs et exemptions qui lui permettent de limiter l’impact de certaines mesures commerciales américaines. Une collaboration avec CXMT pourrait donc attirer davantage l’attention de Washington et compliquer les relations déjà sensibles entre Apple et l’administration Trump.

L’iPhone 18 au cœur des inquiétudes

La question de la mémoire devient d’autant plus urgente que le calendrier d’Apple est particulièrement serré. Les futurs iPhone nécessitent un très grand nombre de composants et Apple aurait déjà sécurisé une partie importante de sa production. Des wafers contenant les futurs processeurs seraient notamment déjà disponibles chez TSMC, pour une valeur estimée à près d’un milliard de dollars.

Mais ces processeurs ne peuvent pas être intégrés directement dans les smartphones. Ils doivent être assemblés avec les autres composants, notamment la mémoire.

Et c’est précisément à ce niveau que la chaîne d’approvisionnement rencontre actuellement un goulet d’étranglement.

TSMC peut fabriquer les processeurs d’Apple, mais ne produit pas la DRAM dont le constructeur a besoin. Apple reste donc dépendant des fabricants spécialisés et de leurs capacités disponibles.

Cette situation pourrait compliquer la constitution des stocks nécessaires avant le lancement de la prochaine génération d’iPhone, traditionnellement attendu en septembre.

Une pénurie qui commence à toucher les expéditions

Les conséquences de cette crise ne concernent déjà plus uniquement les fabricants de composants. Les marchés du PC et du smartphone commencent eux aussi à ressentir la pression. Selon les données de Counterpoint Research citées dans les informations disponibles, les expéditions mondiales de PC ont reculé de 4 % sur un an au deuxième trimestre, tandis que celles des smartphones ont chuté de 11 %.

La mémoire n’est évidemment pas l’unique explication de ces baisses, mais la hausse des coûts et les difficultés d’approvisionnement ajoutent une pression supplémentaire sur les constructeurs.

Les fabricants doivent désormais choisir entre accepter une réduction de leurs marges, augmenter leurs prix ou limiter certains volumes de production.

Apple a déjà commencé à répercuter une partie de la hausse des coûts sur ses produits. Mais cette stratégie a ses limites : une hausse trop importante des prix pourrait affecter la demande, notamment sur les marchés où les consommateurs sont déjà confrontés à une inflation importante du prix des smartphones et des ordinateurs.

La « RAMpocalypse » pourrait redessiner le marché

Au-delà du cas Apple, la situation actuelle pourrait provoquer un changement durable dans l'industrie de la mémoire. Pendant des années, Samsung, SK Hynix et Micron ont constitué un trio pratiquement incontournable. L’explosion de la demande liée à l’intelligence artificielle est toutefois en train de modifier cet équilibre.

CXMT pourrait progressivement devenir le quatrième grand acteur mondial de la DRAM. Avec une part de marché qui aurait déjà atteint environ 7 % en valeur et des investissements massifs destinés à augmenter sa production, le fabricant chinois se rapproche progressivement du trio historique.

Cette évolution pourrait avoir des conséquences importantes pour l'ensemble du secteur. Un quatrième fournisseur de taille mondiale offrirait davantage de possibilités aux fabricants de smartphones et de PC qui cherchent aujourd'hui à sécuriser leurs approvisionnements.

Mais la géopolitique risque de jouer un rôle aussi important que la technologie.

Apple face à un choix particulièrement délicat

Pour Apple, la piste CXMT apparaît donc à la fois comme une opportunité et comme une source de risques.

Le constructeur doit sécuriser ses approvisionnements alors que les capacités de Samsung, SK Hynix et Micron sont fortement sollicitées par l’industrie de l’intelligence artificielle. Dans le même temps, travailler avec un fabricant chinois placé sous la surveillance des autorités américaines pourrait exposer Apple à une nouvelle bataille politique.

La situation est d’autant plus complexe que CXMT ne constitue pas nécessairement une solution immédiate. Ses capacités sont déjà largement mobilisées, ses prix ne sont pas systématiquement inférieurs à ceux de ses concurrents et les restrictions américaines limitent la possibilité pour Apple de développer avec lui des composants totalement personnalisés.

Les tests actuellement menés sur les iPhone et MacBook ne signifient donc pas que la mémoire CXMT équipera prochainement tous les appareils de la marque. Ils témoignent surtout d’une réalité nouvelle pour Apple : même le groupe qui dispose de l’une des chaînes d’approvisionnement les plus puissantes au monde doit désormais chercher des alternatives pour faire face à la crise mondiale de la mémoire.

Et derrière cette bataille pour quelques gigaoctets se joue un enjeu beaucoup plus vaste : celui de savoir qui contrôlera demain les composants indispensables à l’ère de l’intelligence artificielle.


 
 
 

 
 
 
 
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